lundi 26 octobre 2009

Des excuses et une histoire

Mon public me réclame ! Et comment lui résister lorsqu’il envoie comme messagère la plus jolie fille qu’il puisse s’admirer sous le soleil de Farnham ! Oui, je vous ai bien négligés, amis lecteurs !

Si j’étais encore toute petite (parce qu’être enfant dans l’âme, c’est cool, mais avec un corps d’adulte, les gens nous trouvent timbrés quand on agit en bébé. C'est malheureux.), je me justifierais en pleurnichant et en pointant du doigt le responsable du néant bloguistique qui nous attriste tant : « C’est la faute à Facebook ! »

Ben oui, encore et toujours Facebook. C’est si facile, lui faire porter la responsabilité de tout ! « J’ai divorcé à cause de Facebook. » « Ma meilleure amie ne me parle plus à cause de Facebook. » « Mon boss m’a viré à cause de Facebook. » « J’ai pas pu étudier ni faire mes devoirs à cause de Facebook. » Vicieuse création que celle-là, où tous affichent – parfois un peu trop promptement – leurs moindres états d’âme…

Bref : n’eut été de Facebook, vous auriez pu lire ici un savoureux article vantant les joies des activités familiales en plein air, agrémenté de quelques photos des aventures de ma sœur et de moi-même au Parc de la Jacques Cartier. Mais toutes les photos de notre balade en forêt, j’ai eu le bête réflexe de les étaler, sans pudeur, sur LE site où tout le monde est. Et ça m’a ôté le goût de vous raconter notre journée, parce qu’une image vaut mille mots et qu’avec 117 photos, j’allais devoir écrire au moins 117 000 mots pour compenser. Et j’en avais ni le temps, ni le courage. C’est long, 117 000 mots. Juste pour vous donner une idée, là je suis juste rendue à 291.

Il me faut donc trouver un autre texte à vous jeter en pâture. Histoire de vous calmer. Et de me donner bonne conscience.

J’ai, cette session, un cours intitulé « Écriture de fiction I : roman ». Chaque semaine, on ajoute environ 500 mots à ce qui deviendra, à la fin de la session, un « solide » début de roman. Roman qu’on pourra poursuivre, à l’hiver, avec le cours « Projet d’écriture ». Un truc agréablement sérieux. Plaisir tout plein.

Mon début de roman est né de quelques courtes nouvelles toutes simples écrites pendant mon voyage, cet été, à Grand Manan Island. J'ai donc pensé faire de ce blog un truc littéraire, et vous donner à lire la première de ces nouvelles, que j'ai écrite un soir de brouillard sur le traversier qui fait la liaison Blacks Harbour et Grand Manan. Debout sous le vent froid, trempée par les embruns, j'ai griffonné pendant plus d'une demie-heure, jusqu'à ce que mes doigts gelés demandent grâce. Ça a donné ça. Quand vous lirez mon roman (!), vous constaterez l'influence.


Chaque fois que retentit la corne de brume, elle perd le fil de ses pensées et se détourne à contrecoeur de l’horizon dissimulé par le brouillard. Les sourcils froncés, elle contemple les vagues blanches formées par le passage du bateau, en remâchant ses pensées, avant que son regard ne se reporte vers l’est, songeur.

Ann avait huit ans quand son père, guide d’aventure, l’avait jugée assez vieille pour l’accompagner dans une expédition de kayak de mer au large des côtes de la Nouvelle-Écosse. Ils étaient sept, elle comprise. Le ciel était voilé, mais les touristes débordaient d’enthousiasme : ils n’avaient que le mot « whale » à la bouche. Et voilà que justement, à l’instant même où son père proposait de taper des mains sur les kayaks pour avertir les cétacés de leur présence, une énorme tête surgissait des flots à quelques pieds de leurs embarcations. Ann ignorait à quoi ressemblait une baleine. Les fanons dressés à deux mètres d’elle la rendirent muette de terreur. Elle fit pipi dans sa culotte. Dans le kayak voisin, une femme vomit de frayeur. La grande noire s’enfonça dans les flots aussi paisiblement qu’elle en avait émergé. Le guide dut ramener plus tôt que prévu les touristes ébranlés.

L’appel de la corne de brume déchire l’air, longtemps. Le regard plongé dans l’écume des vagues, la femme repense à cet incident, sa dernière sortie en mer. Elle avait cependant emménagé à Grand Manan Island, à quelques mètres de la plage. La traversée en bateau jusqu’à l’île avait été éprouvante. Elle l’avait passée à une table du bar, des lunettes fumées sur les yeux malgré la pénombre, et n’avait osé jeter le moindre coup d’œil à l’océan durant l’heure et demie qu’avait duré le trajet. Ann détestait être sur l’eau. Mais elle aimait sa maison à deux pas de l’océan, cette source d’amour infini et de terreur incontrôlable. Jamais elle ne quittait son domicile.

C’est la faute de Bill, se dit-elle en tentant de percer l’horizon. La menace que constitue le second ouragan de la saison a mené à l’évacuation des îles sur sa trajectoire. Douze ans après avoir emménagé à Castalia, elle retourne sur le continent pour la première fois, contrainte et forcée. Et, debout sur la passerelle du navire, voilà que l’océan l’ensorcelle. Les eaux vivent sous le ventre grondant de l’immense traversier blanc.

La corne de brume retentit à nouveau, elle sursaute. Un marin qui passait s’arrête.

- You’ all right, ma’am?

Sans répondre, elle plante son regard dans le sien. Comment lui dire qu’elle se sent dépossédée de son corps par cet océan trop vaste, et transie jusqu’aux os, et effrayée à l’idée de peut-être voir une baleine surgir des eaux, peur de rester de marbre ou, pire alors, peur de se sentir envahie d’un amour monstrueux, trop grand, que la possibilité de cet amour brûle dans sa gorge, qu’elle a besoin du vent qui souffle autour d’elle pour ne pas oublier de respirer, et que lui soudain, si jeune et beau et arrogant, son corps musclé et bronzé moulé dans un simple t-shirt malgré le froid, elle a envie de s’accrocher à son bras tatoué comme à une bouée de sauvetage. Mais voilà, la corne de brume beugle encore, elle tressaille, son cœur bat un coup de trop, elle suffoque et se détourne du marin qui la regarde toujours, un demi-sourire incertain au coin des lèvres. Puis il passe son chemin, le marin, en la saluant, il dit qu’il sera à l’intérieur et qu’elle ne doit pas hésiter si elle a besoin de quoi que ce soit. Le charme est rompu, elle hoche distraitement la tête, le regard de nouveau fixé vers l’horizon qu’elle devine, dans la crainte de voir surgir à la surface des flots un dos luisant, et craignant encore davantage, peut-être, de ne pas en voir, de ne pas remarquer ce dos noir, le méprenant pour un mouvement de la mer. Ou peut-être, finalement, a-t-elle peur de croire enfin voir une baleine, et que ce ne soit finalement que la houle mensongère, et la déception de constater son erreur, laquelle lui apprendrait hors de tout doute qu’elle ne craint pas la mer, mais qu’elle en est bel et bien amoureuse.

Et souffle la corne de brume, encore, et Ann sursaute, encore, puis, comme somnambule, elle titube en s’avançant, malgré la houle de plus en plus violente, vers le devant du traversier, là d’où provient l’appel du navire aveugle à la nuit noire et brumeuse. Et là, le regard fixe, droit devant, elle devine la terre par-delà le brouillard et le crachin. Une bourrasque la frappe en plein visage, ses cheveux détrempés se plaquent sur ses joues et son cou, cachent ses yeux, se mêlent au vent.

La corne de brume retentit alors dans ses oreilles, des milliers de décibels, les tympans d’Ann explosent, elle hurle aussi, de douleur, porte les mains à ses oreilles, ses yeux se ferment sur des larmes incontrôlables.

Elle ne voit pas surgir des vagues, langoureux, le long dos couleur nuit de la paisible baleine à bosse.

3 commentaires:

Matt a dit…

Hello chère québécoise :)
Ça faisait un petit moment que rien de neuf n'était apparu sur ton blog !
Bravo pour ta nouvelle, tu as réellement beaucoup de talent (mes sources ne m'ont pas menti !)... On s'y croirait, quel dépaysement !! Je pouvais presque voir les baleines...(chose appréciable et rare dans la mesure où les cétacés ne se risquent malheureusement que très rarement à faire face aux bateaux-mouches) !
Bref en un mot (enfin deux) comme en cent, ENCORE ENCORE !!

Edith a dit…

J'adore l'ambiance, tu t'en doutes.
J'aime les baleines aussi, beaucoup, mais j'ai le mal de mer.
J'aime l'océan quand je suis dedans, pas quand je suis dessus.

Ton écriture est droite et claire.
Houleuse au bon moment.

xxxxx

SoBe a dit…

Ouiii! De la vie sur mon blog! :)

Matt: Qui donc sont ces sources flatteuses? Je rougis, ma foi! On parle de moi outre-Atlantique! Ma renommée est assurée! ^^

Dez: J'ai hâte que tu lises mon roman. Je pense que ça pourra te plaire. Ça se passera sur l'eau, en majeure partie. Et Dieu sait qu'on aime ça, l'eau!

Bisous, mes dauphins!