jeudi 12 novembre 2009

Sous le charme...

Je suis tombée sous le charme du texte de Bashir Lazhar, d'Evelyne de la Chenelière, lecture obligatoire dans un cours obligatoire. À mon grand étonnement, c'était vraiment bien. Le monologue de cet Algérien déraciné, remplaçant dans une classe de 6e année à Montréal, m'a émue. Les vingt-cinq pages de la pièces ont défilé devant mes yeux à toute allure.

Mais ce soir, mausus que j'avais pas envie de sortir de chez moi pour aller voir la pièce au théâtre. J'ai même appelé la billetterie, au cas où mon billet serait remboursable. Ce qui n'était naturellement pas le cas. J'ai pris le bus, cachée dans mon foulard, Louise Attaque bien fort dans mes oreilles. Je me disais que ce serait vite terminé, la pièce ne durant qu'une heure et demie. Et puis, au Périscope, les sièges ne sont pas réservés. Premier arrivé, premier servi. Je me croyais en retard, me suis dit que c'était parfait. Je prendrais un siège au fond, dans un coin, et je roupillerais.

Je suis sortie du bus, j'ai remonté Salaberry. En face du théâtre, sur le trottoir, un éclat brillant a attiré mon attention. Une gigantesque feuille de chêne, dorée sous la lumière du lampadaire. Je me la suis appropriée. Elle étincelait. Même à l'intérieur du théâtre, quand les néons lui ont redonné sa couleur brunâtre de feuille morte, il lui restait comme un éclat, un reflet d'or visible sous un certain angle. Je l'ai déposée sur une table, en espérant que quelqu'un d'autre remarque sa beauté. Je ne voulais pas la garder et courir le risque de la jeter.

J'ai ensuite fait la file en attendant l'ouverture des portes. À ma grande surprise, j'étais dans les vingt premiers arrivés. J'ai lu le Manual de zoología fantástica de Borges pendant ces quelques minutes d'attente et j'ai été charmée par ces courts textes si vivants, si intenses! Les chimères, centaures et autres sirènes vivaient sous mes yeux. Je quittais déjà le monde réel, m'ouvrait à l'imaginaire. Déjà, ma fatigue de la soirée s'envolait.

Quand les portes se sont ouvertes, autre surprise (pour moi qui n'étais jamais allée au Périscope): pas de scène. Le comédien joue sur le plancher où se trouve la première rangée de sièges. J'ai modifié ma stratégie: plutôt que de chercher un coin sombre où piquer une sieste en paix, j'ai décidé de m'obliger à être attentive et me suis plantée au centre de la première rangée. Pour que mes pieds, sur le sol, vibrent au rythme des pas du comédien. Pour vivre la pièce, sans têtes dérangeantes devant moi.

La pièce, c'est Bashir Lazhar qui parle. La plupart du temps, il parle à sa classe. Il est derrière son bureau ou devant le tableau, et il s'adresse à la mer d'élèves devant lui. C'est à dire, nous. Il pose des questions à ses élèves, et le public se retient pour ne pas lever la main et tenter d'y répondre. Quelques rires.

Mais ce n'est pas une pièce drôle, malgré les multiples occasions qu'elle nous offre de nous esclaffer. C'est un texte intelligent et profond sur la justice, la société, la violence. Et le comédien rend à merveille le personnage tendre et rêveur et idéaliste de Bashir Lazhar. Ses yeux brillent, sa bouche se plisse ou s'étire au grée de ses peines et de ses sourires. Et la nôtre aussi. La mienne aussi, en tout cas. Assise à quelques pas de lui, sans obstacle, je deviens le miroir de ses émotions. Et bon bieu que ça gigote, dans mon ventre, toutes ses émotions-là!

Pendant une heure et demie, il parle, il parle, et il se tait, dans des silences emplis de musique arabe, de reportages sur la guerre, de témoignages d'immigrants. Il tourne les pages d'un grand cahier noir, un tableau noir qu'on peut effacer et qui offre la possibilité de recommencer, pas comme les nuits qui se terminent mais ne se recommencent jamais.

Et quand il tourne la dernière page, après s'être fait renvoyer de l'école, après la fable de la petite fille qui se noie dans l'océan, après le témoignage d'un enfant que Bashir aura réussi à toucher, quand, sur la dernière page, apparait le mot "fin", quand tout le monde se lève d'un même mouvement pour applaudir, debout, la magnifique performance qui vient de nous être livrée, je pleure. Je sens mon sourire tout croche, mes dents mordent ma lèvre pour l'empêcher de trembler, mes yeux se plissent et tentent de sourire pour remercier monsieur Denis Gavereaux de nous avoir offert ce melting-pot culturel d'émotions, mais tout ce que mon corps veut, c'est pleurer en paix. Pleurer longtemps. Donner un bec au comédien qui nous remercie en s'inclinant devant nous alors que c'est nous qui devrions nous incliner.

J'y repense et je pleure encore.

Mon dieu que c'était beau.

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